Charles de Gaulle et l’Irlande

« En ce moment grave de ma vie, j’ai trouvé ici ce que je cherchais : être en face de moi-même. L’Irlande me l’a offert de la façon la plus délicate, la plus amicale. »

Le 27 avril 1969, 52,58% des français votent « non » lors du référendum concernant le projet de loi relatif à la création de régions et à la rénovation du Sénat voulu par le Général de Gaulle. Le lendemain, le Général quitte ses fonctions et n’est plus président de la République, et moins de deux semaines plus tard il s’envole pour l’Irlande, où il séjournera près de 6 semaines. Surprenantes vacances pourrait-on croire, tant par la destination que la longueur, dans un moment aussi solennel de la vie de celui qui fut pendant plus de 10 ans le président de la France. Ce sont les mots du Général lui-même, prononcés à l’occasion d’une rencontre avec le Premier ministre Jack Lynch à la fin de son séjour, qui livrent l’éclairage nécessaire : « Dans les circonstances importantes de ma vie, comme actuellement, c’est une sorte d’instinct qui m’a porté vers l’Irlande, peut-être à cause du sang irlandais qui coule dans mes veines – on retourne toujours à ses sources – et puis parce qu’il s’agit de l’Irlande, qui tient depuis toujours et aujourd’hui autant que jamais dans le cœur des Français une place exceptionnelle ». Le choix de l’Irlande est donc le fait d’un double attachement, personnel et national.

National, parce que, comme le souligne de Gaulle dans les mots cités ci-dessus, la France a de longue date été une amie de la nation irlandaise. Dans la guerre qui opposa Jacques II, prétendant catholique au trône du Royaume-Uni, à Guillaume d’Orange, Louis XIV envoya un corps expéditionnaire pour soutenir les jacobites irlandais. En retour, et tout au long du XVIIIème siècle, l’armée française comptera une Brigade irlandaise composée d’exilés jacobites. Ils furent surnommés « oies sauvages » du fait de leur fuite précipitée après la victoire des orangistes en 1691 qui signa la fin des espoirs d’une restauration catholique. Parmi eux, un certain Patrick McCartan, aïeul du Général de Gaulle qui en descendait directement par le biais de sa grand-mère maternelle Julia Delannoy-Maillot. Voilà le « sang irlandais » qu’évoquait Charles de Gaulle – son lien personnel avec l’Irlande ayant donc été scellé au même moment que le fut l’amitié entre les deux pays.

De Gaulle, sa femme Yvonne et son aide de camp Flohic arrivèrent par avion à Cork le samedi 10 mai. C’est dans un petit hôtel, à Sneem dans le Kerry, que les de Gaulle s’installèrent (« Heron Cove »). La piété du peuple irlandais fit écho à la leur, et si le Révérend Robert Flavin vint célébrer la messe du dimanche 11 mai et du jeudi de l’Ascension dans le salon de l’hôtel, ils se rendirent à l’église St Michael de Sneem le dimanche suivant. Ce fut là le début d’un long séjour qui se déroula pour l’essentiel dans le Kerry et le Connemara, rythmé par les promenades, les lectures et l’écriture. En effet c’est en Irlande que de Gaulle commença la rédaction de ses « Mémoires d’Espoir » inachevés, couvrant sa période à la présidence de la République et faisant suite aux fameux « Mémoires de Guerre ». Le 23 mai, les de Gaulle quittèrent le Kerry et se rendirent à Cashel Bay, dans le Connemara, où ils logèrent à « Cashel House » pour une dizaine de jours. Jusqu’au 3 juin, le Général arpenta l’après-midi les plages, marais et bords de lacs du Connemara, écrivant le matin. Les de Gaulle se rendirent ensuite à Killarney, retournant dans le Kerry. Ils y résidèrent dans la propriété d’une descendante de la noblesse anglo-irlandaise, sur le « Kenmare Estate », où de Gaulle continua à alterner longues promenades et rédaction de ses Mémoires. C’est d’ailleurs depuis Killarney qu’il suivit avec attention les résultats du second tour de l’élection présidentielle et la victoire de Georges Pompidou.

Le 17 juin il se rendit à Dublin pour rencontrer le président de l’Irlande Éamon de Valera. La ressemblance physique des deux hommes d’Etat reflétait leur communauté de destin. Tous deux avaient lutté pour l’indépendance de leur pays, l’un pour la maintenir, l’autre pour la conquérir, et tous deux étaient mus par la même volonté de dépasser le clivage partisan pour en appeler à la nation tout entière. Comme l’a écrit l’aide de camp Flohic : « Leur destin [de résistants] était comparable ; les symboles qu’ils incarnaient aux yeux de leurs peuples étaient presque les mêmes ». Le 18 juin, 29ème anniversaire de l’appel de Londres, de Gaulle fut convié à la résidence de France au 53 Ailesbury Road par l’ambassadeur Emmanuel d’Harcourt, compagnon de la Libération qu’il avait connu pendant la guerre.

Ayant retrouvé d’autres descendants du clan McCartan et avant de s’envoler pour Colombey, de Gaulle porta à la fin de son voyage un toast à l’Irlande qui refléta la profonde impression laissée par son séjour :
« En ce moment grave de ma vie, j’ai trouvé ici ce que je cherchais : être en face de moi-même. L’Irlande me l’a offert de la façon la plus délicate, la plus amicale. »

publié le 18/12/2018

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