Histoire de la Résidence de France en Irlande

Au 53, Ailesbury Road (Dublin 4) se trouve la Résidence de France en Irlande - un bâtiment chargé d’Histoire que David W. Bustard, Professeur Émérite de l’Université d’Ulster, a choisi d’étudier.

La Résidence

Ailesbury Road, veine de l’Histoire de Dublin

Ailesbury Road, construite au milieu du XIXème siècle, avait été imaginée comme une rue résidentielle du Sud-Est de Dublin, dans un quartier alors appelé Commune de Pembroke. Cette dernière était l’assemblage de différentes parcelles de terres appartenant au Comte de Pembroke, dont la maison de famille se trouvait à Wilton, près de Salisbury en Angleterre.

Le nom de la rue servait d’hommage au Marquis d’Ailesbury, qui avait épousé une des filles du Compte de Pembroke et était l’héritier du titre et des propriétés du Comte Cardigan (un héros de la bataille de Balaclava en 1854, où il mena la charge de brigade légère).

Ailesbury Road était alors la plus longue rue droite de Dublin, avec 1, 6 km depuis l’église de Donnybrook jusqu’à la station de train de Sydney Parade. Le style architectural originel des maisons, pensé pour cette rue en particulier, est encore observable du N°1 au N°51 sur la partie Sud-Est : en brique rouge et différentes combinaisons de granit, les maisons ont toutes une volée de marche de granit uniforme menant au hall, et des rambardes en fer forgé bordant leur jardin. Les numéros 1 à 27 inclus ont été bâtis par Alderman Meade, dont le style est reconnaissable par l’ajout de piliers de granit circulaires devant l’entrée, et peut être vu sur d’autres bâtiments à Dublin. Sa propre résidence, qu’il a lui-même dessiné, est aujourd’hui les locaux de la St Michael’s School, située au bout de la rue.

L’architecture de la résidence (53, Ailesbury Road)

La résidence, au n°53, appelée originellement Mytilene, diffère de ses voisines, toutes plus ou moins similaires les unes des autres. Bien plus large et détachée, elle est entourée d’un jardin boisé. Sur trois étages principaux, elle renferme une vingtaine de pièces, éclairées naturellement par plus de 60 fenêtres. A son entrée, la maison est protégée par deux portails jumeaux, encadrés chacun par deux piliers de granit carrés ; derrière eux, une balustrade de granit et de larges marches mènent à la porte d’entrée, elle-même enchâssée entre deux piliers de granit. Si la maison est proche de la route, sa grandeur a été accentuée par la création d’une pente artificielle montant vers les marches ; à l’arrière, une pente descendante mène vers un courant d’eau naturel.

Mytilene est construite en brique blanche, dans laquelle des motifs en brique noire et une frise en pierre de rosette ont été insérés. Créées spécialement pour la maison, ces briques étaient très chères (2,5 £ la pièce), valant à la maison le surnom de « The Tuppence Ha’penny House ».

La construction de Mytilene prit deux ans (de 1883 à 1885). Elle fut dessinée par Alfred Gresham Jones, éminent architecte à qui l’on doit plusieurs bâtiments d’envergure à Dublin et dans le reste de l’Irlande (notamment le Davenport Hotel, le National Concert Hall, et le Wesley College).

Mytilene et la famille Bustard

La résidence fut commandée en 1883 par la famille Bustard, originaire de Belleville House, dans le Donegal. En ces temps-là, la famille est propriétaire d’une terre de plus de 10 000 hectares dans le comté (s’étendant de Killybeg jusqu’à Ballyshannon). Bien que ces terres aient bien sûrement été cultivables, les Bustard avait fait fortune grâce à leur entreprise commerciale aux Etats-Unis, dans le Kentucky. En effet John Bustard avait émigré d’Irlande en 1791, à l’âge de 22 ans – peu de temps après, sa sœur Margaret l’avait rejoint. Là-bas, ils ont contribué au développement de la ville pionnière, et sont devenus d’éminents propriétaires fonciers.

Malgré leur prospérité, ni Margaret ni John ne se marièrent – ils léguèrent leurs fortunes et propriétés à leur neveu Ebenezer Bustard en 1839. Ce dernier continua de faire fructifier les affaires familiales durant trente ans, avant que les circonstances ne le poussent à retourner en Irlande : après avoir hérité d’une nouvelle terre dans le Donegal, Ebenezer perd quatre enfants durant la Guerre Civile Américaine (1861-1865). Il vend alors les terres de Louisville et n’y reviendra jamais.

Ebenezer Bustard arrive à Belleville House avec sa femme et ses huit enfants en 1871 – deux fils suivront. Ils y restèrent dix ans avant de partir pour Dublin, poussés par l’ainée George Bustard, devenu avocat en 1880 après avoir été diplômé en droit au Trinity College. En 1882, Ebenezer meurt. La famille vit alors dans une grande maison de Lower Baggot Street. Pour la construction de la résidence et sa décoration, elle dépense sans compter – le coût final aurait été d’environ 40 000 £, soit 5 millions d’euros aujourd’hui.

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George Bustard en 1880, jeune avocat

Le nom de « Mytilene » est donné à la maison par George Bustard, qui le fait graver verticalement sur les portails. De chaque côté des marches menant à la porte d’entrée, on trouve deux armoiries identiques sculptés, chacune dépeignant deux grandes outardes (bustard, en anglais). Entre les deux oiseaux, un bouclier affiche les armoiries et la devise familiales. Le dessin du blason est attribué historiquement à Thomas Bustard de Devon, dans les années 1400. La devise, quant à elle, aurait été introduite par George Bustard lui-même : « DUM VIGILO TUTUS », « Tant que j’observe, je suis en sécurité ».

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Victor et Mary Jane Bustard dans une cariolle devant Mytilene. Leur mère Margaret et leur soeur Catherine se tiennent près de la porte d’entrée, au second plan.

Une fois la maison construite, la veuve d’Ebenezer, Margaret, et six de ses enfants (trois fils et trois filles) s’y installèrent. Les âges vont de 31 (George) à 12 ans (William). L’aspect sinueux et compliqué des escaliers peut s’expliquer par la multiplication de suites privées (une pour chaque membre de la famille).
La famille Bustard vécu pendant quarante ans dans un calme et un secret qui témoignait de leur désir d’intimité – un désir si grand que la famille demeurait un mystère pour ses voisins. De ce mystère naquit de nombreuses rumeurs, qui devinrent au fil des années non plus des mythes, mais des « faits établis ». Dans cette histoire alternative, George Bustard était le seul à avoir contribué à construire la fortune familiale, commençant comme un très jeune vendeur de journaux sans le sou de Donnybrook. Après y avoir trouvé une somme très importante d’argent qu’il aurait redonné à son propriétaire, ce dernier lui aurait offert assez d’argent pour que George émigre en Australie. Il y aurait fait fortune dans l’industrie du bâtiment. Histoire fascinante, mais totalement fausse ! On ne sait cependant pas si la famille a elle-même contribué à entretenir le mythe…

A la fin du siècle, les deux plus jeunes fils quittèrent la résidence. George Bustard y resta, tout comme ses trois sœurs qui ne se marièrent jamais. Après la mort de George et d’une de ses sœurs, Catherine et Mary-Jane, les deux filles restantes de la famille, trouvant la maison trop grande pour elles deux, la vendirent à Exchange Building Ltd. en 1926, après avoir vendu l’entièreté du mobilier aux enchères. La situation économique de l’époque, couplée au prix potentiel des différents travaux nécessaires, fit radicalement baisser le prix de la maison par rapport au prix de construction. En 1920, la maison valait 5000 £ - six ans plus tard, elle sera vendue pour la moitié de ce prix.

L’acquisition par l’État Français

En 1930, l’Etat Français rachète la maison. Le bâtiment accueille alors la Légation Française et devient la résidence du Premier Ministre Français de l’Etat Irlandais Libre. Bien que considérablement rénovée, la structure extérieure et les détails ont été conservés. De même, la plupart des plantes sont d’origine, notamment un grand cyprès et les arbustes qui font face à la maison. A l’arrière du jardin, on trouve encore un jardin de rocailles datant de la construction. Le nom de Mytilene fut quant à lui enlevé des piliers à l’entrée.

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Olivier O’Hanlon, du Département Français de l’Université de Cork, dans un article sur la résidence présenté en 2017 à l’Association des Etudes Franco-irlandaises, écrit : « Le bâtiment a été rénové selon les plus hauts standards de l’époque par des artisans français et irlandais, meublé avec du mobilier contemporain et traditionnel français et irlandais et pourvu d’appareils à la pointe de la technologie. Ainsi, la résidence devait être une pièce maîtresse, un symbole du prestige et du patrimoine* français, mais aussi un symbole de la relation franco-irlandaise. »

En est ressorti un lieu impressionnant, que la famille Bustard est aujourd’hui fière de voir toujours debout.

Sources

- Norah Fahie, Bulletin des Alliances Françaises (1976)
- Entretiens avec S.E.M. Jean-Pierre Thébault Dr Stéphane Aymard sur leur propre expérience de la résidence
- Entretiens avec Mme Antoinette O’Neill et M. Mel Reynolds sur l’architecture de la résidence
- Entretiens avec Mme Sylvia Moore, née Bustard, et Mme Venetia Cowie, née Bustard, sur l’Histoire de la famille Bustard et les photographies familiales
- Charles E.Deusner, « The Bustard Family of Louisville, 1795-1871 », 2011

*écrit en français dans le texte

publié le 20/12/2018

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